Karopolis, Nadia Jelassi

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Images de Karopolis

Karopolis : est-ce le nom d’une nouvelle capitale impériale, comme le fut Carlopolis, du temps de Charles-le-Chauve, petit-fils de Charlemagne, en l’an 876 ? Ou celui d’une ville du futur, dessinée par un esprit visionnaire ? Ou bien le nom qu’on peut donner à la cité dans laquelle nous vivons ?

Ces images ont été faites à Tunis. En 2016. Car Karopolis, bien qu’elle soit faite de carreaux de faïence aux motifs anciens, est une ville contemporaine. Et si l’on trouve dans les images que nous en propose Nadia Jelassi le reflet des manuscrits enluminés de Kalila wa Dimna, des arabesques et des calligraphies, elles se veulent l’expression d’une situation politique qui est la nôtre.

À Karopolis, les hommes ne sont pas seuls. Il y a des fleurs, des animaux. Des oiseaux, des insectes, des chacals… Mais les fleurs ne sont que des motifs de faïences. Les insectes sont en plastique, et se posent souvent sur les hommes comme sur des cadavres. Et les chacals sont ceux de la fable, qui figurent des hommes.

Des hommes figés. Produits en série. Contreplaqués. Avec le fil du bois qui transparaît parfois. Ils s’avancent. Se mettent en avant, en relief. Pour faire bonne figure. Platement. C’est qu’ils sont pris dans des formes contraignantes : cadres, carrés, étoiles, ronds. Si le carré domine, chacune de ces figures leur donnent leur caractère propre et leur nom : Kétoiles, Karonds, Karcs, Kdebouts, Kartets, Kachés.

Du côté des Kétoiles, des duos sont en piste. Le cadre est assez large – 76 cm par 76 cm. Mais la forme d’étoile ou la grille du polygone étoilé pèsent. Les hommes sont pris dans ces formes patrimoniales comme dans des rets. Les arabesques vert amande d’un fer forgé qui porte le chiffre saba‘a effacent un premier couple (Kétoile 7). Les formes du décor en enserrent un deuxième, qui cherche à s’en détacher avec ses vêtements turquoise (Kétoile fm-i). Un troisième se concentre sur une activité protocolaire : le coupé d’un double ruban. Tous se tiennent droits. Ce sont des personnages de scène, mais ils ne cherchent pas à faire rire. Anti-clowns, il ne faudrait pas même qu’ils fassent sourire. Ces femmes et ses hommes n’ont pas de visage. Ils nous font face, se dessinent de profil, sans expression. Ils sont pourtant reconnaissables, par l’objet porté, la silhouette, la pose, déjà vus. Ce sont en effet des personnages publics dont les traits nous sont devenus familiers, à force d’images largement diffusées – des images contrôlées, destinées à répondre aux attentes que les agents de la communication politique supposent être celles des spectateurs.

Une série de six formats carrés, plus petits, met en scène des couples comparables, en jouant avec le rond. Dans un encadrement de carrelage, chaque couple est représenté à l’intérieur d’un disque, sur le modèle du tondo. Le disque rappelle la forme de ces boucliers honorifiques (clipeus virtutis) autrefois offerts par le sénat et le peuple romains à leurs empereurs. Il est bien question ici de remerciement et d’allégeance. Sans qu’on sache qui commande l’image. Sont-ce les modèles qui mettent ainsi leurs vertus ou leur alliance en scène ? Ou bien ceux qui les ont récompensés ou les ont conduits à se serrer la main, à se présenter comme amis ? Décalqués sans contexte, leurs silhouettes se détachant sur un fond uni, avec parfois l’incursion dans le champ d’un objet inattendu qui rappelle l’artificialité de la pose, les couples trop bien assortis de chaque Karondnousrévèlent la vignette publicitaire au creux de l’image politique.

Plus grands, plus forts, voici les trois Karcs. Chacun nous montre un couple d’hommes en costume cravate, de face : des alliés qui se serrent la main ou qui présentent ensemble le prix qu’ils ont remportés. Ces hommes ne rompent pas avec la tradition : nous sommes à Tunis, dans un des palais du pouvoir : en témoignent les panneaux de céramique au décor d’arcatures devant lesquels ils posent. Tout devrait être fait pour nous rassurer. Mais s’ils ont un visage, ce n’est pas le leur. Une palmette en place d’œil, une crosse plutôt qu’un nez : la végétation du décor les a colonisés. Qui sont ces hommes qui nous gouvernent ?

Plus grands encore, presque grandeur nature, trois Kdebouts dominent. Civilisés dans leurs costumes-cravates, et pourtant menaçants. Le visage, les mains, les jambes mêmes sont mangés par le décor, comme tatoués. Des masques et des gants plutôt que des visages et des mains.Les mains croisées, prêtes à vous étrangler. Des visages à l’expression animale, comme ces masques chinois grimaçants faits pour effrayer les puissances maléfiques, et qui suscitent la peur. Ce sont des faucons plutôt que des colombes, comme le rappellent les boutons qui ferment la veste du premier. Ils sont Tunisiens : un insigne qui dit leur pays a été épinglé à leur boutonnière. Ce sont des gardes du pouvoir. Des hommes de main ? La carrure du troisième impressionne. La peur continue à régner.

Un quatrième Kdebout passe en saluant, monumental, avec sous le bras un dossier. Un ministre sans doute. Un ancien Premier ministre pour qui sait reconnaître. À ses pieds, les profils en relief du chacal et du lièvre qui, dans Kalila et Dimna, connaissent les arcanes du pouvoir et savent se tirer d’affaire.

Kartet. Le nom a une résonnance familière. C’est pourtant ici une figure générique. Le Kartet ding dong n’est pas celui du dialogue national, représenté par les trois hommes et la femme à qui ont été remis le prix Nobel de la paix. Autour de la cloche qui sonne la clôture des marchés à la bourse, trois hommes et un clairon : c’est le règne de la force qu’on proclame, comme nous le rappelle l’image d’un combat de lions tirée de Kalila et Dimna. Mais, avec ou sans fil (l’éléphant), les héros du 10 décembre 2015 sont bien reconnaissables dans les deux autres Kartet. Pas vraiment à l’aise dans le cadre, calés devant la grille de carreaux qui leur sert de fond et qui les tient peut-être aussi prisonniers, leurs pieds sont invisibles – aucune figure de Karopolis ne touche terre. Les vêtements sont empesés du motif de faïence qui est la marque de leur tunisianité. Les hommes sont engoncés, les bras ballants, ou les mains croisées. Les mouvements de la femme sont plus libres, qu’elle présente en trophée, comme dans le geste fixé à Oslo par la photographie, une datte d’or et une image de Kalila et Dimna (l’éléphant trompé par le lièvre), ou qu’elle brandisse son appareil photo – l’image qu’elle prend est ici est comme un rappel de celle qu’elle donne.

Les images de Karopolis ne donnent pas de noms. Ce ne sont pas des tableaux à clés. Car ce ne sont pas les individualités qui comptent ici, mais les types qu’ils symbolisent. Les personnes incarnées, avec leur humanité, nous restent invisibles, cachées sous un rideau de pluie ou les traits effacés par les fleurs dont on les a couvertes. Dans Kaché sous la pluie, les traits des souverains se sont dissous. Seuls ressortent les silhouettes des deux majordomes qui portent majestueusement leur parapluie, avec leurs nœuds papillon et leurs gilets rouges, à la manière dont, au XVIIe siècle, les pages protégeaient du soleil le chancelier du roi de France, Pierre Séguier, immortalisé sous le pinceau de Charles Le Brun[1]. Des parapluies rouges et verts, qui font aussi penser au parasol du sultan du Maroc peint par Delacroix[2] – sinon que le vert qui regardait le ciel est tourné vers la terre, et que c’est ici le rouge qui reçoit la pluie.

 

Alain Messaoudi, maître de conférences à l’Université de Nantes


[1] Ce tableau est conservé au musée du Louvre.

[2] Peint en 1845, Moulay Abd-er-Rahman, Sultan du Maroc, sortant de son palais de Meknes, entouré de sa garde et de ses principaux officiers est conservé au musée des Augustins à Toulouse.